Qui Dieu appelle-t-il ?

Page en: Suédois

Le mot “vocation” a un son négatif dans le langage courant  des suédois. Il n’est pas rare d’entendre des infirmières, par exemple, déclarer que leur travail n’est pas une “vocation”, donnant alors à ce mot le sens de sacrifice, de disposition à accepter n’importe quelle exigence sans contrepartie pécuniaire raisonnable, pour la simple raison qu’on a la vocation de soigner les malades. Étant donné que les infirmières, ou tout autres travailleuses, veulent être aussi bien payées que d’autres, elles estiment important d’affirmer qu’elles exercent un métier et non une vocation. Il semble qu’il y ait opposition entre métier et vocation.

Mais c’est une perte tragique pour nous que d’avoir perdu le sens de ce qu’est la vocation, l’appel; et combien important de découvrir chacun la sienne propre. Comment peut-on être heureux dans un métier auquel on n’est pas appelé? L’homme ne peut trouver le bonheur et un sens à sa vie que s’il y trouve sa tâche propre, spécifique et unique. En se donnant à cette tâche, à  cette forme de vie, à ces autres, il se trouve lui-même. Tout le sens de la vie, pour chacun, réside dans la réalisation de sa vocation unique, que personne d’autre ne peut réaliser à sa place. (Ceci ne veut pas dire qu’on n’a pas besoin de salaire pour son travail!)

Tout homme a donc une vocation. Découvrir sa vocation n’est pas le privilège de quelques élus, prêtres ou moines, ou figures de proue dans le domaine de l’art, de la politique ou des sciences. La vocation est constitutive de l’être même de l’homme. Nous sommes venus à l’existence parce qu’appelés! Quand Dieu crée, il crée par sa Parole: “Dieu dit, et cela fut.”(Genèse ch. 1) Et dans l’évangile de Jean nous lisons: “Tout fut par lui (le Verbe) et  rien de  ce qui fut, ne fut sans lui”. Tout homme est donc  réponse à une parole. Dieu a parlé et nous sommes venus à l’existence. Que faisons-nous de cette parole de Dieu? Y répondons-nous? C’est tout le sens de la vie!

A la recherche de sa vocation

Le choix de la vie religieuse n’est en soi pas différent du choix de quel-qu’autre orientation de vie, si ce choix vient du fond du cœur. Il résulte de la prise de conscience qu’on ne saurait être heureux et complètement soi-même tant qu’on n’aura pas trouvé juste la voie pour lquelle Dieu nous a créé. Dieu nous connaît mieux que nous-mêmes de sorte que ce à quoi il nous appelle ne peut que répondre à nos traits les plus authentiques et à nos possibilités. “C’est toi qui m’as formé les reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère. Mes os n’étaient point cachés de toi quand je fus façonné dans le secret, brodé au profond de la terre.”(Ps 138)

Rainer Maria Rilke écrit sur la vocation de poète:

” Va en toi-même. Explore le fond qui te pousse à écrire; vérifie s’il étend ses racines jusqu’au plus profond de ton cœur, reconnais en toi-même si refuser d’écrire te ferait mourir. Et par dessus tout: demande-toi au plus profond de ta nuit: Est-ce mon devoir d’écrire? Creuse en toi-même jusqu’à la réponse de tes profondeurs. Si la réponse est oui, si tu peux répondre à cette question décisive par un”Je le dois”  assuré et simple, alors bâtis ta vie sur cette nécessité.”

(extrait du livre “Lettre à un jeune poète”)

Son conseil à ce jeune poète peut être appliqué à toute vocation, quelle qu’elle soit – médecin, homme de science, professeur, parent etc etc. Dieu nous appelle à ce qui correspond à notre être le plus profond. C’est pourquoi on éprouve souvent sa vocation comme une nostalgie, une attente de nos profondeurs, oui, comme quelque chose qui en nous,  demande à naître.
Mais une naissance entraîne les douleurs de l’enfantement. Trouver quelle est sa vocation implique une lutte. L’être humain porte en lui tant de désirs contradictoires. Il est tiré tantôt d’un côté tantôt d’un autre. Il a envie tantôt de ceci tantôt de cela. De plus il lui faut oser s’engager sur sa propre voie, et pas seulement sur ce qui parait bon aux yeux des autres, ce qui rapporte le plus d’argent ou la meilleure situation. Quand il s’agit de trouver sa vocation, il faut oser se mettre en face de Dieu, rester en tête à tête avec lui. Il faut parfois faire exactement comme les israélites fuyant l’armée de pharaon, mettre les pieds dans la mer et avancer dans la foi.

A  quoi  reconnaître  un  appel  à  la  vie  religieuse ?

Ce n’est pas très facile de reconnaître la voix qui appelle. Il y faut du discernement, souvent du temps et de la patience. Trouver sa vocation exige qu’on s’y engage. Par ailleurs il existe aussi des critères qui, par la suite, si on est fidèle, confirment dans une orientation déterminée, un choix précis.
La première chose et la plus importante est de prendre du temps pour la prière. S’habituer à être à l’écoute de Dieu. Il parle discrètement dans le silence, respectueux de notre liberté. Le monde, lui, est plein de bruit et de propagande. Pour pouvoir écouter Dieu, il faut donc prendre du temps de silence. Ce qui exige une certaine discipline. Je dois pouvoir limiter le flot d’informations qui me viennent du dehors, fermer le poste de musique d’ambiance et refuser – quelquefois –  telle activité supplémentaire.
Dans la prière, demander à Dieu de me montrer le chemin, de me conduire, de me donner des signes pour reconnaître le chemin à prendre. Plus je serai prêt à me mettre entièrement à sa disposition, plus il me montrera clairement ce qu’il veut.
Comment fait-il connaître sa volonté ? Dieu nous parle à travers notre désir le plus profond. Si j’éprouve au dedans un profond désir de me donner tout entier à Dieu, de me consacrer à la prière et à la contemplation, c’est déjà un signe qui indique la bonne direction. La paix intérieure qui suit mon oui à Dieu confirme la rectitude de mon choix. Ce discernement peut quelquefois prendre un long temps. On balance entre différentes alternatives, dans l’incertitude, mais finalement on penche vers le côté où la paix est la plus profonde.
La lecture de la Parole de Dieu m’apprend à reconnaître ses voies, la force de ses interventions et sa “pédagogie” vis-à-vis des hommes. Parfois la rencontre d’une parole,  d’une phrase, dégage une force spéciale de lumière et me parle personnellement. Beaucoup de saints ont ainsi rencontré une parole de la Bible qui a été décisive pour leur manière d’interpréter leur appel. Saint Antoine s’enfonça dans le désert et devint ermite après avoir entendu la lecture de l’Evangile où il est dit d’aller vendre tout ce qu’on possède à cause de Jésus.
“Ta parole en se découvrant  illumine, et les simples comprennent.”  (Ps 118:130)

Mais Dieu parle aussi à travers des signes extérieurs et des circonstances. Je visite peut-être quelque couvent sans que cela me dise rien; il m’est  indifférent, et je ne me sens pas concerné. Mais ce sera tout autrement dans un autre couvent. Là je serai en paix. Ce sera comme de découvrir mon lieu. Je sentirai au dedans une attirance. Cela peut être la voix de Dieu.

Dieu parle aussi à travers ce que j’ai et ce que je suis. Dans ma personnalité se trouvent certains dons et aptitudes qui doivent être en harmonie avec ce à quoi je suis appelé. Cela ne signifie pas qu’on n’ait pas à renoncer à quelque chose pour trouver sa vocation. Dieu peut me demander de renoncer à une brillante carrière ou à un grand amour, mais il ne me demandera jamais de nier mon être le plus profond. Je dois donc aussi écouter mes voix intérieures, mes talents, mon caractère. Si par exemple, j’ai la plus grande répugnance pour l’étude, il est peu vraisemblable que Dieu m’appelle à être dominicain.
Par ailleurs,  m’écouter moi-même peut aussi me trahir. Nous pouvons  si facilement  nous duper nous-mêmes en opposant des bonnes raisons à la volonté de Dieu, car en même temps,  renoncer à notre volonté propre est fort coûteux. On risque de fonder sa décision sur des motifs par trop extérieurs.
Entrer au couvent peut aussi être une fuite devant certains problèmes. C’est pourquoi il est nécessaire d’avoir un conseiller spirituel qui nous aide à discerner entre toutes les voix et volontés qui se disputent en nous. Un conseiller spirituel n’est pas là pour me dire ce que je dois faire. C’est mon choix et pas le sien. Mais il sera sage de m’ouvrir à quelqu’un capable de me conseiller, me mettre en question, m’obliger à réfléchir, etc. Un conseiller spirituel est là à la fois pour résister ou pour confirmer.

Que la vocation soit ce qui mène l’homme à son accomplissement ne signifie pas qu’il n’aura pas à souffrir. Qui veut suivre le Christ doit être prêt à souffrir. La joie qu’il offre n’est pas de surface et à bon marché. Elle coûte aussi  sang  et larmes, combat et angoisse. Une vocation religieuse, par exemple, entraîne de laisser famille et enfants, et l’amour entre homme et femme. Ce n’est jamais facile, et ne doit pas l’être. On n’entre pas au couvent pour la raison qu’on n’éprouve pas en soi des sentiments humains normaux, on y entre parce que Dieu appelle. C’est précisément l’appel qui donne la force de renoncer à quelque chose d’aussi profondément humain. Celle qui constaterait de sang-froid que l’amour d’un homme ne l’a jamais intéressée et que par conséquent elle va entrer au couvent, ne peut guère avoir une vocation.
Mais que vaut un sacrifice qui ne coûterait rien? On montre son amour pour Dieu en renonçant à quelque chose qui a du prix, qui est grand, dans l’oubli de soi. “Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime.”(Jn 15:13) L’homme moderne semble avoir presque perdu le sens du sacrifice. La vie consiste à posséder, jouir, se réaliser. Renoncer à quelque chose est considéré comme une folie. Alors que dans l’idée de sacrifice  se trouve le secret de la vie. “Qui  perdra sa vie à cause de moi l’assurera”(Mt 10:39). L’homme trouve sa vraie grandeur, sa ressemblance avec Dieu, sa liberté et sa joie éternelle, quand il se donne lui-même. Cet amour après lequel il soupire si intensément , il ne pourra le trouver qu’ainsi.
“Personne n’aura laissé maison, femme, frères, parents ou enfants à cause du Royaume de Dieu, qui ne reçoive beaucoup plus en ce temps-ci…”(Lc 18:29)

Un signe qu’on a finalement trouvé sa vocation est la joie intérieure. L’acte de vivre ainsi est à lui-même sa “récompense”. Il est écrit dans le livre du prophète Isaïe que le juste “jouira du fruit de ses actions”(Is 3:10). Cela ne veut pas dire que l’on peut s’attendre à une récompense dans le ciel parce qu’on aura fait de grands sacrifices sur la terre. Non! C’est le simple accomplissement de ce que l’on à faire dans sa vie qui est sa propre récompense. Si je ne suis pas heureuse au couvent, autant le quitter. Rilke écrit au jeune poète: “Peut-être se montrera-t-il que vous êtes appelé à être artiste. Dans ce cas chargez-vous de votre destin, portez son poids et sa grandeur, sans jamais demander une récompense qui viendrait du dehors.”2

“Ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon Père”, dit Jésus. Cela vaut aussi pour nous, chrétiens. Plus nous donnerons notre volonté à Dieu et chercherons à le suivre, plus notre vie sera vraie. “Il nous a appelés des ténèbres à son admirable lumière”(1 P 2:9).

Pourquoi entre-t-on au couvent? La réponse est simple: On répond à l’appel de Jésus: “Suis-moi!”

Ta   parole  en  se  découvrant  illumine,
et les simples comprennent.
(Ps 118:130)


wordpress analytics