Caractères de la vie contemplative dominicaine
Il existe de nombreux Ordres contemplatifs au sein de l’Église. Le carmel, les bénédictins, les chartreux, les clarisses ou les dominicains en sont quelques uns. A la base, fonds commun pour tous, se trouve l’accent mis sur la vie intérieure; la prière solitaire et liturgique, l’étude de la Parole de Dieu, le travail dans le silence et la solitude. Cette forme de vie exige donc une séparation du monde plus ou moins stricte, une séparation qui n’est pas une fuite du réel mais plutôt une pénétration plus profonde dans ce qui fait le noyau du réel; la rencontre avec Dieu. La clôture, c’est à dire la séparation purement matérielle, qui s’exprime dans l’architecture du couvent, est un symbole pour ce lieu intérieur de l’homme, le cœur, là où il est seul avec Dieu. Cette clôture est indispensable à la liberté nécessaire pour pouvoir se consacrer à la meilleure part (cf Lc 10:42).
Cela ne signifie pas que les contemplatifs vivent dans un milieu protégé, où les soucis du monde leur sont épargnés. La frontière entre le “monde” et le royaume des cieux n’est pas une frontière extérieure. Elle passe à travers le cœur de tout homme. Quand la contemplative se retire dans son cœur elle découvre que le “monde” s’y trouve: appréciations qui sont “du monde”, occupation de soi, violence ou peur. Là, un combat journalier l’attend, une victoire à remporter! Cela signifie plutôt que le manque de distractions et de plaisirs qui règne dans un cloître font qu’on ne peut pas fuir sa réalité intérieure, où le monde rencontre le royaume des cieux. Personne ne peut longtemps, sans défense et seul, fuir ce labeur qu’est la confrontation avec soi-même, avec le sens dernier de la vie et avec l’appel de Dieu ! Tel est l’emploi à plein temps des contemplatifs / ves.
La louange
Les fruits de la rencontre avec Dieu sont la louange et l’action de grâce. Dans la liturgie, qui est la tâche principale des ordres contemplatifs, on offre chaque jour à Dieu le “sacrifice de louange”. Ainsi se réalise déjà ici-bas sur la terre la vocation éternelle de l’homme: se tenir devant Dieu pour le louer. L’homme trouve son identité la plus profonde et la plus vraie en sortant de lui-même pour rendre louange à Dieu. Une des devises les plus anciennes de l’ordre dominicain est: “Laudere, benedicere, prædicare” (Louer, bénir, prêcher).
La Prédication
Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, à vous aussi, afin que vous aussi, vous soyez en communion avec nous. Et notre communion est communion avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ. ( 1 Jn 1:3)
Ces mots de la première épître de Jean résument bien la vie de l’Église en corps mais aussi la vie dominicaine qui est de proclamer, non une théorie, mais une vivante expérience: “ce que nous avons vu et entendu”! Personne aujourd’hui ne peut faire la même expérience concrète que les apôtres du temps de Jésus, mais la réalité de la foi peut se goûter et s’éprouver du dedans dans la prière, le contact permanent avec la Parole de Dieu et non moins à travers la liturgie où la réalité du royaume de Dieu est rendue présente.
Tous les ordres contemplatifs, carmes, bénédictins, chartreux, etc. ont une tâche apostolique. Par leur prière et leur pénitence dans le secret, ils agissent comme un fleuve souterrain qui arrose et nourrit toute l’Église et même le monde entier que le Christ est venu sauver.
La vie contemplative dominicaine a cependant un cachet de plus grande ouverture que d’autres Ordres plus orientés vers l’érémitisme. “Contemplari et contemplata aliis tradere”, est la devise de l’Ordre et résume la tâche qui doit primer sur tout, de communiquer les fruits de la contemplation intérieure. Les Sœurs ne sortent pas pour prêcher comme les Frères, mais par leur prière elles sont une partie organique de l’Ordre et non pas seulement une aide. Toute leur vie doit être une prédication; en orientant toute leur existence vers ce qui est la vocation dernière de l’homme: louer le Créateur et vivre en communion avec lui, elles sont un signe prophétique au milieu d’un monde qui s’égare. Une communauté dominicaine cloîtrée a donc à donner un témoignage qui n’est pas tellement caché. Cela concerne surtout la liturgie, qui loin d’être seulement une source cachée, doit déborder sur le monde et l’inviter a y participer. C’est l’apostolat principal des Sœurs.
Un acquiescement à la Création
Les circonstances historiques de la fondation de l’Ordre dominicain marquèrent sa spiritualité au coin d’une attitude très positive vis à vis du créé. L’hérésie albigeoise qui fut la cause de la fondation de l’Ordre, niait toute valeur au monde matériel. Saint Dominique s’opposa à cela, lui qui dans ses sermons, soulignait que “le Verbe s’est fait chair” (Jn 1:14). Nous pouvons ici reconnaître un caractère spécial de la contemplation dominicaine. A la différence d’une spiritualité toute orientée vers la transcendance de Dieu (le “Nada, nada, nada” de Jean de la Croix), la spiritualité dominicaine affirme d’une manière plus explicite la valeur de la création comme reflet de Dieu. Thomas d’Aquin nous dit comment la grâce perfectionne la nature; par conséquent, l’homme doit aussi employer toutes ses ressources – artistiques, intellectuelles, etc, pour s’approcher de Dieu et le glorifier. Même si l’intelligence de l’homme est insuffisante pour comprendre ou expliquer Dieu, on doit la considérer comme un don à faire fructifier. L’intelligence est au service de l’amour quand elle cherche à explorer les mystères de la foi. C’est pourquoi les études ont une place décisive dns la vie contemplative dominicaine. Elles sont considérées non comme un empêchement à la prière, mais comme une nourriture; de fait, oui, elles sont en soi une prière, une invocation à la vérité! De leur côté la liturgie et la prière silencieuse fécondent l’étude de sorte qu’elles n’en restent pas à un niveau purement spéculatif.
Certaines voies spirituelles insistent davantage sur le dépouillement de toute pensées et représentations dans l’approche de Dieu. Cette spiritualité “apophatique” (négation de tout) est fortement marquée par une grande simplicité, une radicale pauvreté spirituelle et matérielle, l’observance d’un profond silence et de la solitude. En comparaison, la spiritualité dominicaine peu paraître moins radicale. Le Frère dominicain anglais Anselm Moynihan écrit: “Je crois que du point de vue humain, la vie contemplative dominicaine peut être plus large et plus riche. Elle est plus incarnée et ses dimensions répondent à la dimension propre de l’Église – dans sa prière, sa liturgie, son amour de la beauté, son attention à l’action de l’Esprit dans les choses humaines et son désir de prêcher la Parole à toute la création.”
Les contemplatifs dominicains s’efforcent d’éveiller les autres à l’amour de la beauté de Dieu, non seulement par une belle liturgie mais aussi à travers la beauté architecturale, l’art et l’artisanat. L’artiste Fra Angelico, célèbre pour ses fresques de Florence, est un lumineux exemple de la manière dont les fruits intérieurs de la contemplation peuvent être transmis au monde. De nos jours, le compositeur dominicain français André Gouzes, a contribué à un grand renouveau liturgique, qui atteint largement au dela des frontières de la France. Cette liturgie est traduite en suédois au couvent de Rögle.
Que des artistes comme Fra Angelico, des mystiques comme Catherine de Sienne, des avocats des droits de l’homme comme Bartholomée de las Casas ou des théologiens comme Thomas d’Aquin, appartiennent à un seul et même Ordre religieux, est au moins une illustration du “la grâce parfait la nature”. La spiritualité de l’Ordre ouvre vraiment le champ à un vaste spectre de vocations et de personnalités diverses. Dans le cadre de la vie strictement contemplative, les variantes peuvent naturellement, vues de l’extérieur, ne pas paraître si diverses, mais malgré tout, les dons personnels de chacune sont sérieusement pris en considération. La joie éveillé par la vue de la richesse inouïe de variations en Dieu doit pouvoir s’exprimer! Cette joie et cette liberté, qui étaient propres à la personne de Dominique, en est venue à marquer son Ordre tout entier. Un de ses premiers Frères, Réginald d’Orléans, disait à la fin de sa vie:
Je crois n’avoir aucun mérite à vivre dans cet Ordre, car j’y ai toujours trouvé trop de joie.
De nos jours tellement caractérisés par la chasse à l’accomplissement de soi-même, il faut naturellement nuancer ce qui vient d’être dit . La joie qui rayonnait de Dominique était aussi le fruit d’une pénitence sévère et de renoncement à soi-même. Développer ses dons spirituels signifie en même temps qu’ils doivent traverser un “baptême”. “Si le grain de blé ne tombe en terre et meurt…”
Mais le fruit qui sort d’une vie donnée est un fruit de joie! Catherine de Sienne l’exprime ainsi:
La religion de notre Père Dominique
est toute large, toute joyeuse et parfumée:
elle est elle-même un jardin de délices.

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